Gilles Kepel : Notre passé colonial est quelque chose que nous n’avons toujours pas assumé et digéré.

“Dire qu’on est en guerre en territoire français, ce n’est que se regarder dans le miroir que Daesh nous tend, c’est une faute politique”

Mercredi 24 Février 2016

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Gilles Kepel  a présenté son dernier livre  
«Terreur dans l’Hexagone. Genèse du djihad français» 
à l’Institut du monde arabe, le 11 janvier dernier
L’auteur, spécialiste de l’islam et du monde arabe
contemporain, anime un séminaire «Violence et dogme»
à l’Ecole normale supérieure et enseigne à l’Institut
d’études politiques de Paris. Il a récemment publié
aux Editions Gallimard «Passion arabe» (2013)
et «Passion française» (2014).



Quelles sont les racines de la terreur?
Dans la notion «djihadiste», il  y a deux éléments, d’une part la notion du  terroriste qui vise  à faire peur à un ennemi pour le sidérer. D’autre part, il y a la volonté de mobiliser les musulmans derrière des radicaux. Le 11 septembre a été  du point de vue de l’effet médiatique quelque chose d’extraordinaire pour les commanditaires. Mais ils n’ont pas réussi à mobiliser derrière eux et n’ont pas réussi non plus à conquérir un territoire.

Quel sont les trois générations de «djihadistes»?
 La première génération de «djihadistes» est celle de la guerre d’Afghanistan entre 1979 et 1997 et la deuxième est celle de Ben Laden de 1997 jusqu’en 2005. La troisième enfin  commence en 2005 avec la mise en ligne du livre d’un ingénieur syrien Abou Moussab Al Suri, qui a fait ses études en France. Il appelle à la résistance islamique mondiale qui fait la synthèse du dépassement des deux phases précédentes.
Abou Moussab Al Suri prend le contre-pied de Ben Laden et de son djihadisme pyramidal qui ne mobilise pas les masses. Il passe par le bas et vise principalement comme exécutants des jeunes issus de l’immigration ou récemment convertis dans les pays européens. YouTube, Facebook et Twitter ont permis de créer des communautés de base qui permettent à ce djihadisme, qui fonctionne comme un essaim d’abeilles, de prospérer et de proliférer.

Que veut Daesh?
L’objectif de Daesh est de faire imploser l’Europe, de la détruire  et d’établir sur ses ruines le califat islamique. C’est ce que les djihadistes appellent de leurs vœux. Pour cela, ils divisent la société en créant une guerre civilisationnelle. Ils ne visent pas l’Amérique  qui est loin et puissante ; ils visent l’Europe  considérée comme  le ventre mou de l’Occident. On va mobiliser des  jeunes de confession musulmane ou des convertis pour qu’ils accomplissent des actes terroristes  contre des cibles molles, pas contre des chefs d’Etat, mais des cibles  de la vie quotidienne,  des écoles par exemple. Tout cela se combine avec un territoire, c’est l’Etat islamique soi-disant de Mossoul à Palmyre en passant par Raka. Ce qui est nouveau, c’est ce va-et-vient. Vous avez des djihadistes recrutés sur les territoires français ou belge qui vont se former là-bas et reviennent.

La France est-elle une terre de djihad?
Il y a un terreau mais c’est un terreau qui ne  se trouve pas que chez les jeunes d’origine musulmane mais  aussi chez des jeunes qui se convertissent dans une société de moins en moins inclusive. Ce sont des jeunes de  milieux défavorisés, soit d’origine immigrée ou d’origine française qui, aujourd’hui, sont dans une absence d’avenir. Alors le délire de l’Etat islamique, avec  sa vision des choses en construisant une utopie alternative où ils vont  redresser des torts en égorgeant  les infidèles et les mécréants,  a une forme d’attractivité.

Quelle est l’influence du passé colonial ?
En 2005, c’est l’année où émerge dans l’espace public la troisième génération de l’islam de France. Avant on avait la génération des darons, des travailleurs immigrés, qui avaient subi le terrorisme algérien en France. Ensuite, on a eu une deuxième génération où les instances de l’islam de France ont été confiées aux Frères musulmans qui ont perdu de leur aura après 2005 et ensuite on a une nouvelle génération qui a voté Hollande en 2012 puis qui s’en est détachée. A l’autre extrémité du spectre, vous avez la montée en puissance du salafisme qui est devenu le discours majeur.
Il y a une coïncidence. Merah tue les enfants d’une école juive, 50 ans jour pour jour après le cessez-le-feu de la guerre d’Algérie. Cela m’a frappé en observant la façon dont sa famille haïssait la France. Notre passé colonial est quelque chose que nous n’avons toujours pas assumé et digéré. Ce  problème, je le soulève à l’université et  j’essaie de le pointer dans mon livre. On m’entendra sur ce point jusqu’à ce qu’on me fasse taire. On fait comme si tout ça restait dans le non-dit. Quand on est dans le non-dit  on a le retour du refoulé colonial : c’est Merah, c’est Kouachi.

Quelle est alors la  réponse à cela?
Certains considèrent que l’intervention militaire ne sert à rien ; je ne crois pas. Je crois que du point de vue des pays occidentaux et de la coalition, le jour où la machine utopique de Daesh est éradiquée, à partir de là, l’image du Robin des Bois et du Djihad aura beaucoup de mal à se mettre en place, il n’y a aucun doute là-dessus. Il y a deux choses différentes au Levant, ce sont des opérations de guerre, ce sont des moyens militaires qui sont mis en œuvre, des avions, etc … Ce n’est pas ainsi dans  les sociétés européennes, ce n’est pas la guerre, je ne suis pas d’accord avec les déclarations belliqueuses en ce sens. Ce sont d’abord des enjeux de surveillance, de renseignements, de police et d’ingénierie sociale, je crois que c’est ça qu’il faut bien comprendre. Dire qu’on est en guerre en territoire français, ce n’est que se regarder dans le miroir que Daesh nous tend, c’est une faute politique.

Mercredi 24 Février 2016
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